SAMAYA x ARTHUR POINDEFERT

DUO AU COULOIR NORD DIRECT DES DRUS

 

 
En février 2023, toutes les conditions étaient réunies pour qu’Arthur Poindefert et Kilian Moni réalisent un rêve de plus : celui de sortir le couloir nord direct des Drus, dans le Massif du Mont-Blanc. A travers cette interview, Arthur nous rapporte leur expérience, leur ressenti et leurs émotions.
 
« On est partis dans cette voie parce que, pour moi, c’était un projet de longue date. Quand j'étais au lycée, je voyais les vidéos publicitaires de PETZL tournées dans le couloir nord direct avec Ueli Steck et Matthieu Maynadier. Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’ils étaient fous et que je n’irai jamais dans ce genre de voie. En même temps, je me demandais ce que ça faisait de grimper dans des trucs comme ça.
 
Les années ont passé, j’ai fait de plus en plus de montagne et j’ai gagné en expérience. Ce couloir a refait surface dans un coin de ma tête. Il fallait que j’aille voir à quoi ça ressemble. Les conditions ne sont pas faciles à gérer, on ne sait jamais trop, c'est un peu loin, perdu sur ce couloir nord direct.
 
L’année dernière, je suis descendu dedans pour jeter un coup d’œil. J'ai des copains qui y avaient été par la Pierre Alain et qui m'avaient envoyé des photos et d’autres qui avaient tenté la semaine précédente, sans succès, mais qui nous ont affirmé que ça pouvait passer. Simplement, il y avait de la neige et des conditions plus difficiles qu’habituellement.
 
On avait un créneau de beau et on a voulu tenter.

 

 
On est partis un vendredi pour rejoindre le couloir des poubelles, où l’on a croisé des pisteurs qui préparaient la Trace des Grands. On a utilisé leur corde et on est arrivés au bivouac à 13 heures. Il y avait du monde dans les Drus, mais on était les seuls sur le nord direct.
 
On a passé une super nuit, avec un coucher de soleil de dingue. On était au chaud dans la Samaya2.0 et tout en confort avec le vestibule. On s’est levés à 3 heures, pour un départ à 4 heures. A 4h30, on était à l'arrimée. Le passage était un peu compliqué : les conditions étaient spéciales, avec de la neige inconsistante nous obligeant à se faire la courte échelle pour passer la marche devenue trop haute.
 
Rapidement, on s’est retrouvés dans les difficultés. On a mis 1h15 pour monter 300 mètres. Kilian est parti le premier dans la longueur en M7 et l'a enchaînée. Je l’ai retrouvé, après un pas de bloc bien sympa pour se réchauffer. Kilian l’a fait de nuit, alors qu’il commençait à faire jour à mon passage. Ensuite, j’ai attaqué les M5+ / M6, qui se sont révélés beaucoup plus techniques que prévu. Le rocher était sec, peu fourni en glace, friable, donc globalement pas terrible.

 

 
C’est vraiment une énorme fissure déversante, semblable à du gravier, qui impose de rester sur des écailles instables et de redoubler de vigilance à la pose des protections.
 
On avait bien avancé et Kilian s’est engagé dans le M7+, une longueur de 60 mètres. Arrivé à 5 ou 6 mètres sous le relais, il ne se sentait pas de continuer, n’ayant plus aucune protection à poser. Il a installé un relais intermédiaire, je l’ai rejoint en libre et j’ai filé dans le vrai relais.
 
Je me suis élancé dans la longueur suivante, le crux en M8/M8+. C’était une bonne longueur d'anthologie : un bouchon de glace déversant sur 10 mètres, avec un dièdre également déversant de 30 ou 35 mètres. J’y ai passé 40 bonnes minutes, à déchiffrer le passage. C’était un beau combat, mais bien en gestion et très intéressant à grimper parce que j’y ai appris plein de choses. Même après avoir regardé les vidéos d’Ueli, je ne grimpais pas du tout comme lui dedans : à l'époque, ils avaient eu de bonnes conditions, leur permettant de faire de vrais plaquages de glace.
 
On avait perdu un peu de temps parce que les longueurs étaient longues. Kilian m’a finalement rejoint en libre, réussissant à enchaîner cette longueur difficile. Les 300 derniers mètres sont censés être assez faciles jusqu'à la brèche. On ne se rendait pas encore compte que l’on n’était pas au bout de nos peines.
 
Nous avons dû passer encore deux longueurs mixtes assez engagées, entre M6 et M7, en neige inconsistante et non mentionnées sur le topo. On était censés sortir vers 14 heures, on en a mis 6 de plus, en alternant dans du terrain mixte sans glace, de la glace noire non protégeable sur des relais foireux. Mais ça, c'est normal les relais foireux !

 

 
On avait des copains dans la Pierre Alain que l’on espérait rejoindre au sommet, ce qui nous motivait et nous a permis de forcer.
 
On est finalement arrivés vers 20h00 au sommet et on est redescendus tranquillement de nuit pour rejoindre notre bivouac. On a cru avoir un problème de frontale qui annonçait une barre de batterie restante, mais qui a tenu bon pour tous nos rappels. On a bloqué deux fois la corde, obligeant Kilian à remonter une longueur, pour finalement retrouver notre Samaya2.0 à 1 heure du matin, au creux de laquelle on a pu se reposer pleinement !
 
Je pense que, dans le massif, c'est unique de voir des longueurs déversantes telles que celles-ci. Quand tu es dedans et que tu es prêt psychologiquement et physiquement, faire de telles longueurs, c'est juste super, ça fait du bien au moral.
 
Ce qui t’habite, ce sont les notions d'engagement et de prise de risque. Elles évoluent au fil du temps et de l’expérience.
 
Au lycée, ça me paraissait complètement inatteignable. Pour moi, il fallait soit avoir une marge d’erreur, soit être complètement fou pour y aller ! Finalement, cette prise de décision se fait naturellement quand tu grimpes, en fonction de si tu peux protéger, de ce que tu peux faire techniquement – en laissant à part les facteurs de risque externe que tu ne peux pas maîtriser.
 
Souvent, on voit les performances de l’extérieur par des communications qui en mettent plein les yeux et qui rendent difficile l’appréhension de l'engagement : est-il mesuré ou faut-il faire la voie coûte que coûte ? Moi, je ne vais pas en montagne pour prendre autant de risques, mais pour faire des voix qui me font rêver, en étant au clair avec moi-même sur l'engagement que je suis prêt à donner.

 

 
C'est une remise en question perpétuelle, parce que plus je grimpe, plus je gagne en niveau, plus je suis performant et plus mon degré d'engagement augmente. C’est dans ces moments-là qu’il faut faire attention aux excès de confiance, qu’il faut rester humble et réfléchir après chaque course à ce que tu as bien fait, ce que tu as mal fait, ce que tu pourras faire mieux la prochaine fois, pour retourner en montagne avec un œil encore plus expert.
 
Avec Kilian, on avait déjà réalisé une première répétition ensemble à la Dent du Géant l'année dernière, qui s’était super bien passée. On s’était dit qu’il fallait absolument qu'on recommence. Je savais que je pouvais lui faire confiance en alpinisme et en mixte. Si j'avais un coup de mou, il pouvait me relayer et partir dans les longueurs clés. »
 
©Photographies réalisées par Kilian Moni @kilian_moni

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